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La Druidesse
Les druidesses ont-elles vraiment existé ?
Les chercheurs C.-J. Guyonvarc'h et F. Le Roux, qui ont longuement fouiller la question, déclarent catégoriquement :
"La druidesse de l'imagerie romantique est en effet un leurre ou une illusion. Nous n'avons aucune trace sérieuse d'un sacerdoce féminin, surtout pas chez César qui, s'il avait existé des
collèges de druidesses en Gaule indépendante, aurait dû le remarquer". (in Les Druides p.40)
Relisons César, il dit bien que :
"La nation gauloise est tout entière adonnée aux pratiques religieuses…" (VI, 14, 16)
César dit bien que la nation tout entière est adonnée aux pratiques religieuses.
Ce qui revient à dire que la pratique religieuse était aussi une affaire de femme.
Pour le celtologue britannique Peter Berresford Ellis, il n'y a pas de doute : "Les druides étaient autant mâles que femelles". (Dictionary of Irish Mythology, p. 90)
- Jean-Paul Persigout quant à lui, la défini ainsi :
"Druidesses, femmes qui initient les gens, les héros tels que Cuchulainn et dont le pays est l'Écosse ; elles dispensent une éducation de type initiatique aux plans guerrier, magique (on les qualifie de sorcières et de prophétesses), sexuel, philosophique, traditionnel. On retrouve dans leurs activités les rôles essentiels de la Femme, initiatrice "érotico-guerrière" et poétesse, expression de deux visions indissociables de la Vie : l'Amour et la Mort. Les druidesses de l'île de Sein, Armorique, ont le pouvoir de revêtir des formes animales - souvent celles du Cygne ou de la Corneille -, celui de calmer le vent et les eaux". (Dictionnaire de mythologie celte, pp. 105-106)
- La druidesse dans les sources classiques latines (textes cités par Guyonvarc'h et Le Roux in Les Druides p. 41) :
"Une druidesse, sur son chemin, s'écria en langue gauloise : va mais n'espère pas la victoire et n'aie pas confiance en tes soldats." (Vie d'Alexandre Sévère LX.)
"(Dioclétien) disait en effet qu'à un certain moment Aurélien avait consulté des druidesses gauloises, cherchant à savoir si l'empire reste à ces descendants. Il dit qu'elle a avaient répondu : "Il n'y aura pas de nom plus illustre dans l'état que celui des descendants de Claude". Il est donc bien vrai que le présent empereur Constance est de la même race et je pense que ses descendants parviendront à la gloire qui leur a été prédite par les druidesses." (Vopiscus, Vie d'Aurélien XLIV.)
Ne nous détrompons-nous pas, dans toute la littérature celtique, la femme, en tant que dame du sidh (> sidos = "Paix"), est la
messagère des dieux. Il n'est donc pas surprenant de la retrouver dans des rôles mystiques et magiques liés à la parole. Or justement, ce rôle (de première fonction) de médiatrice ou de
communicative entre les dieux et les hommes dénote la position que la druidesse devait occuper au sein du sacrifice païen. Les habitants du Sidh, monde parfait de beauté, d'équilibre et de paix
et inconnu des démons que sont les Fomoire, sont des dieux.
Le terme Ban-drui, femme druide est bien attestée dans la littérature médiévale irlandaise. Ce terme, par perte de prestige, est venu
à désigner la magicienne, la sorcière, l'enchanteresse. Même dérive de sens que pour le masculin drui = "magicien", "conjureur de sorts", en langue irlandaise.
On a voulu reléguer la druidesse dans un rôle de sorcière, de pythie tout au plus. Non savons cependant que la femme avait accès aux occupations de son rang :
"Diancecht avait quatre fils : Cu, Cian, Cethen et Miach. Etan la poétesse était sa fille et Armed la femme-médecin était une autre fille de Diancecht. Cridinbel, Buidne et Casmael étaient les trois satiristes". (Livre des Conquêtes de l'Irlande)
Diancecht (< Danuuiacaceto = "la Prise Brutale") le dieu druide-medecin avait donc deux filles : Etan (< Etana "Poésie"), et Armed (< Aremedto = "l'Évaluation", "la bonne mesure"), la femme-médecin. Et comme affirment Guyonvarc'h et Le Roux : "Quelle fonction lui (Diancecht) assigner ou lui confier ? Ce n'est certainement pas non plus la troisième car la médecine est de rang druidique et les druides qui la pratiquaient ne cessent pas d'être druides pour autant". (La civilisation celtique, p. 139)
Armed était donc une druidesse pratiquant la médecine !
Etana et Armed, la femme-médecin selon l'ordre de tripartition :
1re fonction : médecine incantatoire :
Etan (< Etana = "Poésie"), la sœur d'Armed, épouse Ogma, le dieu de l'éloquence, elle est identifiée à Brigit, patronne des arts et de la médecine.
2e fonction : médecine sanglante ou chirurgicale :
Gardienne du puits de la Santé, elle est chirurgienne comme son père et son frère, elle assiste son frère Miach dans la greffe d'un œil de chat dans l'orbite du portier borgne de Nuada en
recousant le nerf optique.
3e fonction : médecine artisanale ou naturelle :
Elle connaît par cœur toutes les herbes médicinales.
Un mot sur Etan / Brigit :
Brigit (< Brigantia) est la Déesse Druidesse par excellence; mère, sœur et fille du Dagda (Dagodeuos = "Bon Dieu"), le Dieu-Druide,
Dieu des druides, c'est d'elle (en tant qu'Etana) que se réclament les poètes. Mère des poètes, des forgerons et des médecins, elle est la Druidesse des druidesses. C'est en son nom que sont
consacrées les druidesses, incluant les poétesses, pythies, astrologues, enseignantes, femmes-médecins, sages-femmes, herboristes etc.
"Car les initiations guerrière et artisanale sont féminines, seule l'initiation sacerdotale est masculine". (in La civilisation celtique p. 137)
- Le druide initie le druide, consacre la druidesse
- La druidesse initie les guerriers et les artisans
Plus qu'une probabilité, un fait de l'antiquité, dans toute l'aire indo-européenne, il y a effectivement eu des femmes-prêtres. Non seulement les Celtes n'y échappent pas, mais au surplus, représentent l'ethnie où la femme trouve sa plus grande assise.
Or justement, nous savons par l'hindouisme et le bouddhisme qu'il y avait des femmes-prêtres en védisme. Pensons à la Striguru, la prêtresse initiatique enseignante hindoue et à la Kamanda, la prêtresse bouddhiste.
La liste est plus longue en fait : Deva-dàsa, la servante de monastère ou de temple ; la Kumara-tapas, la fille ascétique ; la Vratin, l'étudiante ou l'engagée en religion, la jeune dévote, l'ascétique ; la Pra-ôvrajita, la femme ascétique ou nonne, qui chez les Jaïns, est la femme mendiante qui a quitté la maison pour devenir religieuse. N'oublions pas aussi la Zramana, la mendiante, la nonne ainsi que la Zakya-bhiksuka, la nonne bouddhiste.
Il est évident que la femme, dans les sociétés indo-aryennes, avait dans sa caste un rôle secondaire à celui de l'homme, du père, frère, mari ou fils. La petite servante du temple était de caste brahmanique… et remplissait ainsi son dharma de fille de brahmane. Chez les Celtes on peut supposer une plus grande mobilité d'une classe à l'autre car on ne peut pas, dans ce cas, parler de caste figée.
« Or la tradition celtique accorde à la femme une place prépondérante dans les cycles initiatiques. Prophétesses, sorcières, enchanteresses, elles possèdent les «techniques secrètes » et bien plus encore : le secret des rites. Le but de la fée n’est pas de dominer l’homme mais de le réveiller. Il y a bien évidemment un danger à délivrer la fée. » (Caruocnos in Ialon # 10)
Donc, la druidesse, messagère des dieux, détentrice du secret des rites… bref, de la mystique ascétique et tantrique, est l'instrument, le moteur, L'ÂME de la dévotion sacrée.
Pour schématiser :
- Ministère du druide : il veille à l'exécution des sacrifices, règle les pratiques religieuses, initie les druides et consacre les
druidesses, conseille les seigneurs et rois ;
- Vocation de la druidesse : elle veille au maintien de la dévotion et de la pérennité de la tradition (arts, médecine et métiers du feu), entretient la sacralité (des lieux, du feu), initie les
guerriers et les artisans.
Druidesse mère de la dévotion
Ainsi, Dechtiré / Dectera (< Dexsitera = "Droitière"), fille du grand druide Cathbad et de Maga par le truchement du dieu de l'amour Aongus Ôg (< Oinogustios Ogios = "le Premier Choix - Jeune"), devient la mère du héros demi-dieu Cuchulainn, par l'intervention d'un dieu, celle de Lugh.
Bref, Cuchulainn est fils de Dechtiré par l'intervention du dieu Lugh…
J'ai en mémoire surtout l'histoire de Caer Ibormaith (< Cadra Eburomatia= "la Belle / Vaillante - Bonne Mère - If / Sanglier"), fille d'Éthal Anubhail.
Le jeune Belenos, Aonghus Ôg après l'avoir vu en songe devient désespérément amoureux d'elle. Le jeune dieu ne pouvait malheureusement
l'épouser car, suite à un sortilège, elle était condamnée à passer la moitié de sa vie sous la forme d'un cygne.
Pour les druides, comme pour les prêtres grecs et les brahmanes hindous, l'âme était comparable à un cygne. Ainsi, l'âme individuelle d'une personne vivante était qualifiée 'anatia' alors que
celle d'une personne désincarnée était qualifiée 'anamu'.
En termes zoologiques, le cygne siffleur se disait Elouios ou Elaios alors que le cygne muet se disait 'elarcos' ou 'elercos'. Chacun de ceux-ci est la représentation symbolique, l'allégorie, de
l'âme individuelle, incarnée ou désincarnée.
Ainsi, Elouios = Anatia et Elarcos = Anamu.
Les métamorphoses de Caer de femme en Cygne passant la moitié de sa vie soit femme ou cygne rappellent les états de veille et d'éveil
des humains. Cette transformation est symbole de la relation d'amour entre la divinité le mortel, de la transformation de l'âme par l'esprit divin. La tradition védique à recours au terme "Rasa"
qui exprime le doux sentiment qui marque la relation intime unissant chaque être individué à l'Être Suprême. On en compte généralement cinq : le rasa de neutralité, de la servitude, d'amitié,
d'affection parentale et amoureuse. Rasa se disait Deuocaria (dévotion - pieuse, divine).
Le beau motif de mythologie celte qui suit est en tout point semblable à celui de Radha, ses gopis (vachères) et le dieu Krishna :
“Aonghus s'empressa vers le lieu comme s'il avait des ailles à ses pieds. Là au bord de l'eau, il épia cinquante fois trois filles
parées de chaînes d'argent. C'était les vachères qui gardaient le troupeau de la Boann.
Isolée d'elles était la demoiselle qui hantait ses rêves, celle qu'il avait tant cherchée depuis trois longues années.
Elle avait son propre collier d'or finement œuvré.”
Mais sans être trop pessimistes, si nous oublions cette folklorisation de la religieuse en prophétesse, sorcière ou enchanteresse, quel était réellement le rôle ecclésiastique de la femme dans l'antiquité pré-chrétienne celte ?
Rôle ecclésiastique de la femme celte :
La druidesse en tant que prêtresse est à la fois la messagère des dieux (aspect divinatoire), la gardienne des lieux, du feu, la
maîtresse, l'enseignante et la matrone (maintien du sacré), initiatrice, patronne des arts (maintien de la Tradition) ; et en médecine, garante de la fertilité et de la production veillant au
maintien de la santé (bien-être collectif).
C’est aussi la druidesse (en tant que fée : « sorcière tantrique ») qui initie le jeune guerrier aux arts martiaux. N’oublions pas l’épisode où Scatach (< Scataca = « l’Ombreuse », « la Sombre
» ) initie le héros Cuchulainn (< Cu-Cuslantios = « le Chien de Cuslanos = « du Coudrier »).
« … Le mariage s’ajoute à l’union libre en quelque sorte. Fée et sorcière… La Dame n’est pas duale mais triple à l’image de Macha. Visionnaire lorsqu’elle est la femme de Nemed dans une
qualification de première fonction, reine de deuxième fonction lorsqu’elle guerroie les fils de Dithorba, et agricultrice de troisième fonction avec le paysan Crunnchu.
Il n’y a pas, dans la matière celtique, de preuves pour affirmer que la femme a limité son sacerdoce à la prophétie et à la médecine. Le mystère qui entoure les cultes féminins témoigne plus d’un
secret initiatique que d’une absence. La place prépondérante, qu’elle tient dans les récits héroïques de l’antiquité celtique, démontre qu’elle consacrait le roi. Il y a là une exclusivité
typiquement féminine qui s’apparente parfois à un sacrifice. » (Caruocnos in Ialon # 10)
Donc, si la druidesse appartient à la classe des nemetes, des prêtres en fait, peut-on alors parler de prêtresse ? Si oui, quel était le nom de la prêtresse en celtique ancien ? Question que j'ai posée à Joseph Monard il y a quelque temps… et voici sa réponse :
"Un terme attesté et probablement spécialisé est celui de sena (nominatif pluriel senai) en le prenant au pied de la lettre ce seraient des "doyennes" car l'adjectif sena = vieille ; il s'agissait de membres d'une communauté vivant dans l'île aussi nommée Sena = Sein = Enez Sizun. On peut penser à un jeu de mots gaulois avec semna = vénérable, mal perçu par l'auteur latin Mela ; Ceci est plausible à travers une autre référence ci-après... Strabon et Ptolémée mentionnent les Samnitai, autre communauté féminine vivant dans une autre lie, proche de l'estuaire de la Loire, auprès des Namnetes, dont le nom ethnique a donné Namned > Nantes : signifiant lui-même les "célestes" < namos = ciel. Je pense donc à l'attraction phonétique de Namnetes sur *Semnitai qui aurait donné Samnitai chez ces auteurs non celtophones, coïncidant en outre pour les latinophones avec le nom ethnique italiote des Samnitae... Donc va pour semnitai, en variante de semnai; (nominatifs singuliers respectifs : semnita, semna .) qui seraient des moniales
On retrouve là la racine commune seb- à la fois celtique, germanique et grecque d'où au masculin semon, génitif semnos en goidélique parallèle au gaulois sebo, génitif sebnos , au sens de "révérend, vénérable".
Autre terme probable : nemetialis = "attachée au nemeton" qui est attesté comme nom de déesses plurales:
les Nemetiales ; - toujours sous toutes réserves quant au contenu de la fonction mais semble bien être des prêtresses attachées aux sanctuaires.
Nemetona // Nemetara, la Sacrée, un des aspects de Nameta (Neuvième, en j. de m. : Noiolatis = Neuvaine), Namanta (L'Ennemie), la Nemain irlandaise, une des trois Moriganes avec la Macha
A titre historique, il faut mentionner deux termes désignant la femme devin: ueleta > ueleda = "voyante" dont il n'est pas dit
qu'elle était vraiment prêtresse; et après déclin de l'ordre druidique le titre de "druidesse" usurpé par des diseuses de bonne aventure, probablement *druuidissa en celtique.
Si l'on croyait à la réalité de femmes prêtresses, on pourrait forger un féminin au nom du "curé de campagne" gaulois ecco, génitif ecconos qui serait une *eccona. " (lettre de Joseph Monard,
2001)
Autres dénominations féminines :
Bardissa < Barda , la bardesse, poétesse
Cailiaca // Coiliaca, Femme Devin, Prophétesse
Idennica // Idemnica, l'accoucheuse
Iacceta, la guérisseuse
Isara, une sainte, bénie, sacrée
Nexa, la Nymphe, nexai, les nymphes
Retlodruuidissa, l'astrologue
Sebara < Soibra, la fée
Suliuia-Idennica, la sage-femme
Uataca, femme ayant un don divinatoire
Uatinea, fille vate, petite prophétesse
Uateissa // Uatissa, vatesse, prophétesse
Uatolegia, femme médecin, vatesse
Uercana, "la Très Accomplie", l'enseignante
Lubieulaca, savante en herboristerie, savante des plantes médicinales
Lubionaca, herboriste, botaniste
Uatua // Uatuia, vatesse agissante, en jeu de mots avec prophétesse
Uegeiadia > Uegeadia > Ueadia // Ueiadia, la tisseuse, la fée
Uidodunia, la savante, femme de science
Uindabra < Uinda Soibra, le Fantôme Blanc, la Dame Blanche
Uindisa, la Dame Blanche
________
Sources :
Anonyme. Lebor Gabala Erenn, "Livre des Conquêtes de l'Irlande". Irish Texts Society, Dublin, édition R.A.S. Macalister, 1939.
Berresford Ellis, Peter. A dictionary of Irish mythology. Oxford University Press, Oxford, G.-B., 1987.
Caruocnos. Initiatrice et sacrificatrice. Ialon # 10.
César, Jules. La Guerre des Gaules. Traduite et commentée par Jean Thoraval, Bordas, Paris, 1967.
Cologne Digital Sanskrit Lexicon
http://www.uni-koeln.de/cgi-bin/SFgate
Guyonvarc'h, Christian-J. et Le Roux, Françoise. Les Druides. Editions Ouest-France Université, Rennes, 1986.
__________________________________________. La civilisation celtique. Éditions Payot, Paris, 195.
Monard, Joseph. Dictionnaire de Celtique Ancien. Keltia Publications, Edimbourg, Écosse, 2000.
______________. Courriel, Lettre datée de 2001.
Persigout, Jean-Paul. Dictionnaire de Mythologie celte. Éditions du Rocher, Monaco 1990.
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